Comprendre le système de mémoires pour mieux apprendre

La Mémoire ? Un territoire où les neurosciences frôlent la géographie ; le monde des mémoires est vaste avec des terres encore inconnues, des explorateurs, des frontières de plus en plus précises et des voies de communication nombreuses et variées.memoire-memoires-fonctionnement-cerveau-apprentissage

Le terme « mémoire » nous vient de la déesse Mnémosyne, aux charmes certains puisque Zeus y succomba pendant 9 nuits, laissant la belle Mnémosyne engendrer les 9 Muses de la connaissance. C’est dire son importance auprès des Grecs de l’Antiquité. Cet intérêt perdure, de Cicéron jusqu’à Charlemagne, et ainsi jusqu’à la Renaissance. Puis au XVIIème s’avancent des détracteurs ; délaissée au profit du raisonnement et bafouée par Descartes, la mémoire, en France, sera réduite à l’apprentissage par cœur ou à la « faculté des imbéciles » selon l’expression de Chateaubriand.

Les nouveaux soupirants de Mnémosyne arriveront avec la révolution informatique des années 50 ; l’étude des mécanismes qui permettent le codage, le stockage et la récupération des informations attirent ingénieurs, psychologues, neurobiologistes et neurologues.
Réhabilitée, Mnémosyne livre peu à peu ses secrets et on sait qu’aujourd’hui il n’existe pas une aire cérébrale de la mémoire, mais de nombreuses régions impliquées dans le processus de mémorisation. Avec l’arrivée de l’imagerie cérébrale, la Mémoire vit un nouvel « âge d’or ».

Sœur incontournable de l’oubli, fondement de l’identité personnelle, la mémoire s’appuie sur notre passé, organise notre présent, usurpe notre futur.

On a tous en nous quelque chose de Mnémosyne…

J-Touchon-et-J-Thomas-memoire-et-cerveau-neuroeducation

Prof. J.Touchon – Symposium neurodidactique Collioure

Lors de sa conférence, donnée au Symposium de Neuroeducation de Collioure de 2014, le professeur Jacques Touchon définit les différents circuits de mémoire. Jacques Touchon, neuropsychiatre, spécialiste de la maladie d’Alzheimer, a publié de nombreux ouvrages (Neurophysiologie des mémoires, La maladie d’Alzheimer) et a collaboré à de nombreuses revues spécialisées sur le sujet.
Il est le directeur de l’Unité de neurologie comportementale et dégénérative au CHU de Montpellier.

Dorénavant, si nous parlons davantage de « mémoires » que de « mémoire », c’est bien parce que la mémoire est multiple: court terme et long terme, implicite et explicite, épisodique et sémantique, procédurale enfin.

Nous percevons le monde par nos sens ; cette mémoire sensorielle, particulièrement éphémère, alimente la mémoire court terme.

La mémoire court-terme

cerveau-et-fonctionnement-mémoire-parcours-du-loup-blanc-coaching-adosCette mémoire court terme est de durée extrêmement brève. De capacité limitée, elle ne peut enregistrer que 7 unités (+/- 2). Sa faible autonomie (env. 20s) demeure très sensible à la distractibilité et l’anxiété. Si vous êtes en train de lire cet article et que le téléphone sonne, reprenez depuis le début !…;-)
A la suite d’une perception, elle conserve pendant quelques secondes l’information transmise par les organes sensoriels, le temps de traiter ces informations ; on parle alors de mémoire de travail. c’est un « sas » vers la « boîte noire », un passage obligatoire, la première porte d’entrée de la connaissance dans le cerveau.

Nous percevons un flux d’informations bien plus dense que nous ne le pensons. Au gré de leur pertinence et de l’évaluation qu’on leur donne, des associations,  des apprentissages, certains éléments sont retenus par la mémoire court terme, d’autres pas. Les éléments retenus peuvent être sélectionnés au-delà d’une tâche précise à réaliser et s’inscrire ainsi dans le long terme.

La mémoire à long terme

Comme le précise J.Touchon, « ce passage au long terme peut se faire consciemment  à la suite d’un effort cognitif: c’est la mémoire explicite. Il peut aussi se faire inconsciemment, sans effort de mémorisation: c’est la mémoire implicite. La mémoire long terme elle-même se décline en trois modalités : épisodique, sémantique et procédurale. »

La mémoire procédurale

La mémoire procédurale concerne les apprentissages automatisés quand ils sont acquis (écrire, marcher, faire du vélo, etc) et les conditionnements.
La mémoire procédurale assure « Je sais faire… »
Par exemple: Je suis capable de prendre des notes tout en écoutant un cours ; le processus d’écriture est passé en « automatique », ce savoir-faire est stocké dans la mémoire procédurale et libère ainsi ma capacité de comprendre le cours.

La mémoire sémantique

La mémoire sémantique (du grec semios, signification) représente l’ensemble des connaissances sur le monde et sur soi.
La mémoire sémantique dit « Je sais, je connais… »
Répertoire de nos savoirs, conceptuelle, elle nous permet de comprendre le monde. Située essentiellement dans le lobe temporal externe et les régions pariéto-frontales. Selon A. Collins et R. Quillian, pour stocker une abstraction comme le sens, la mémoire sémantique s’appuie sur

  • un classement hiérarchique de catégories, les catégories allant des plus particulières aux plus générales. La catégorie canari appartient à la catégorie oiseau, oiseau à celle de vertébré, vertébré à celle d’animal, animal à celle de vivant, etc
  • une économie cognitive ; seules les propriétés spécifiques sont classées avec les concepts associés. Par exemple la propriété jaune est classée avec le concept de canari, mais des propriétés comme ailes ou bec sont classées avec le concept d’oiseau.

En situation d’apprentissage, on a donc 2 possibilités d’y parvenir :

  • soit par accès direct à l’information (on a appris et mémorisé qu’un oiseau est un animal),
  • soit en reconstituant l’information selon l’arborescence c’est à dire par un raisonnement nourri de notre réseau de connaissances : c’est ce qu’on nomme l’inférence. Voilà pourquoi la mémoire participe à notre intelligence.

Ex : Connaissez vous le bruant mélanocéphale ?
Non ?
Si je vous dis que c’est un petit animal avec un bec et deux ailes… vous en déduisez que c’est un oiseau, n’est-ce-pas ? Vous avez donc trouvé par inférence.

Ce processus naturel confirme la richesse du savoir ; Plus notre mémoire stocke de connaissances, (mémoire encyclopédique) plus notre capacité d’inférences sera variée et correcte. La mémoire est essentiellement associative ; plus vous créez de liens entre vos connaissances, mieux vous mémorisez. Info isolée, info en danger !

- Comment tu t’appelles ?
– Duchamp
– Avec un « s » ?
– Non, un seul champ, comme Marcel !  (et hop ! de cette façon là, votre copain devrait mémoriser plus facilement l’orthographe de votre nom)

citation-baudelaire-fonctionnement-memoireLa mémoire épisodique

memoire-episodique-et-oubli-neuroeducation

© Pierre Botherel

La mémoire épisodique, extrêmement contextualisée embrasse notre propre vie : nos  souvenirs personnels, les évènements de notre histoire, les lieux traversés, les contextes affectifs et émotionnels.
Proustienne, Muse de Pérec, la mémoire épisodique dit « je me souviens… »
D’une dimension complètement personnelle, dépendante de notre système perceptif, la porte d’entrée de cette mémoire autobiographique est l’hippocampe. Son système repose sur 3 étapes: l’enregistrement, le stockage et la récupération.
L’enregistrement dépend de nos perceptions, de notre attention, de notre motivation, de nos émotions. Si l’information est bien encodée, elle sera stockée et le processus de récupération dépendra de stratégies mises en oeuvre (associations, par ex.)

Dans le processus d’apprentissage, si mémoire épisodique et mémoire sémantique se répondent, l’effet redondant imprime d’autant plus l’information. Comme le dit Alain LIEURY, l’heure n’est plus à se demander s’il faut privilégier l’apprentissage par cœur ou la compréhension : les deux s’adressant à des mémoires différentes, il faut les développer toutes les deux.
Si vous travaillez sur la 2ème guerre mondiale en cours, puis vous en discutez à table avec vos parents, puis vous regardez un film sur le sujet, vous visitez une expo ou le mémorial de Caen, etc ; à chaque fois, vous réactualisez vos connaissances et les associez à différentes expériences. En liant mémoire sémantique et mémoire épisodique, vous approfondissez l’empreinte et devenez imbattable sur le sujet ! C’est d’ailleurs le fonctionnement et donc l’efficacité des cartes heuristiques ou Mind Map.
Outre la répétition, atout majeur de toute mémorisation, on sait maintenant l’intime liaison du couple « émotion – cognition ».

« Tout ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire » écrivait déjà Voltaire.

Etat émotionnel et valeurs affectives conditionnent la mémorisation

Emotions, stress et anxiété sont les compagnons contradictoires des 3 temps de la mémoire. Certaines émotions positives, agréables, favorisent l’apprentissage et la remémoration, tandis que des émotions négatives l’altèrent. Toutefois, une bonne gestion émotionnelle est une base de la réussite ; si un certain bien-être sert concentration, motivation et mémorisation, trop d’excitation les dessert. De même, une certaine dose de stress soutient l’attention et favorise la mémorisation, alors qu’une anxiété excessive bloque les circuits neuronaux, gênant l’encodage. Qui n’a connu ce fameux « trou noir » au moment de restituer une information ou cette incapacité à « imprimer » une information, gorge serrée, mains moites et estomac noué ? Ainsi J. Touchon définit ce trou de mémoire comme « une mise en abîme du sujet, où le danger c’est l’autre, le regard de l’autre ».

Biais de notre mémoire

Corps, émotions et mémoire sont liés

Car nous sommes « UN ». « Corps et Esprit sont les attributs d’une même substance » écrit Spinoza. Le corps émet ou reçoit des messages dont la pertinence parfois nous échappe. Enfants non libérés de Descartes, nous perdons bien souvent l’écoute et le contact avec notre corps lors de nos efforts cognitifs. Parfois, il se venge… Et J. Touchon souligne cette imbrication : « Sensations, émotions et souvenirs sont ainsi intimement liés. On ne peut concevoir la pensée et la mémoire sans référence aux émotions et au corps. »

Transformer nos souvenirs nous rend capable d’imaginer l’avenir.

souvenirs-et-memoire-neuroeducation-parcours-du-loup-blancDes émotions qui surviennent parfois de la mémoire d’évènements vécues, comme de la pensée anticipatrice, de notre imagination. Parfois dramatiques, parfois consolatrices, nos représentations mentales se nourrissent de notre vécu, de ce que nous avons vu, entendu, ressenti et de l’évaluation, consciente ou inconsciente, qu’on a lié à ces expériences. Elles prennent alors la poudre d’escampette par rapport à la réalité. Ce processus se manifeste dans les expériences créatives et artistiques. Il explique aussi le trac, l’anxiété ou la joie d’un rendez-vous !

Mais notre système de perception et de sélection fera l’objet d’un autre billet !

Mémoire en réseaux

Retenons que les différents systèmes de mémoire participent à notre édification et déterminent notre rapport à autrui et au monde ; leurs interactions n’excluent pas l’intervention d’autres facteurs qui modulent le fonctionnement de cet édifice. Différents éléments, appelés « indices de rappel » balisent nos sentiers mémoriels.
L’émotion est une dimension essentielle de la vie cognitive et relationnelle ; elle modifie l’ensemble des composantes de la mémoire, construisant notre identité : selon nos filtres, nos critères, nos valeurs, notre carte du monde, la formation des souvenirs reste personnelle.

Et l’inéluctable réécriture des souvenirs demeure notre réalité et non une vérité.

Cette malléabilité nous rend adaptable. Pour exprimer toute cette complexité, Charles Baudelaire parlait de « l’immense et compliqué palimpseste de la mémoire ». Vous ne vous souvenez pas ?… Normal, « il ne peut y avoir mémoire sans oubli, les fleuves Mnemosis et Léthé* sont liés dans une complémentarité contraire. »

Merci à Jacques Touchon :-)
Ce billet vous a été utile ? Pensez à partager !

Laure de Balincourt

*Dans la mythologie grecque, Léthé (en grec ancien Λήθη / Lếthê, « oubli »), fille d’Éris (la Discorde), est la personnification de l’Oubli. Elle est souvent confondue avec le fleuve Léthé, un des cinq fleuves des Enfers, parfois nommé « fleuve de l’Oubli ».

 

 

Art et Mémoire par Jacques Touchon :

2 commentaires

  1. Merci pour cet article sur la et les mémoires : on devrait imposer un minimum de lectures à ce sujet à tous les enseignants de primaire.

    • Merci à vous Laurence. Oui, c’est pour ça que la neuroéducation est aussi passionnante et pourrait éviter maladresses ou gaspillage dans notre système scolaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>