musique-et-cerveau-musique-et-memoire-c.jourt-pineauLà où il y’a des hommes, il y’a de la musique.

Les études se multiplient pour démontrer la puissance de la musique, l’impact de la musique sur notre cerveau, notre corps, nos émotions. La musique est partout, incroyablement accessible. Les nouvelles technologies facilitent cet accès. Devenue familière, les jeunes s’en emparent pour se déplacer, attendre, échanger, découvrir, s’exprimer, rêver ou s’isoler du monde. L’écoute de la musique active certains circuits neuronaux et génère des modifications du flux sanguin cérébral. Les effets de la musique étant si riches, la musique est donc naturellement utilisée comme outil thérapeutique. Cette pratique est appelée « musicothérapie ».

Le Parcours du Loup Blanc a donc rencontré Cécilia Jourt-Pineau, musicothérapeute clinicienne et hypnothérapeute, afin de mieux comprendre ce lien ancestral entre l’homme et la musique et les connexions cérébrales et émotionnelles suscitées par la musique.cerveau-et-musique-parcours-du-loup-blanc-entretien-cecilia-jourt-pineau-musicotherapeuthe

Selon l’ O.M.S. « la musicothérapie est une des composantes de l’art-thérapie qui consiste à utiliser la musique comme outil thérapeutique, pour rétablir, maintenir ou améliorer la santé mentale, physique et émotionnelle d’une personne. »
Après une première vie professionnelle et une formation initiale Grandes Ecoles, Cecilia Jourt Pineau est retournée au milieu de la trentaine à la « fac » pour devenir musicothérapeute. Une profession dans le soin qui correspond vraiment à sa nature mi-scientifique, mi-artiste et profondément humaine…

La musique, un moyen d’expression majeur et ancestral

Vous dites que la musique dit notre intimité. En quoi peut-elle porter une signification aussi forte ?

La musique semble exister depuis la nuit des temps et est intimement liée à notre humanité.
Tout d’abord des traces archéologiques de pratiques musicales ont été récemment découvertes en Allemagne avec une flute à 5 trous vieille de 40 000 ans.
Ensuite certains archéologues postulent que l’homme aurait chanté avant de parler, s’appuyant sur les émotions pour communiquer dans un langage pré-verbal. Des études en périnatalité montrent l’intérêt du sonore dans les échanges du foetus ou bébé. Les bébés montrent d’extraordinaires prédispositions pour un « sens musical ».

La « musique» au sens large qui m’intéresse est plutôt abordée sous l’angle d’une expression humaine innée, une certaine « musicalité » présente dès le début de la vie à travers nos sens et qui nous mobilise tout entier. Cette mobilisation est particulière pour chaque être humain, et s’enracine dans notre intimité la plus profonde.
La perception du sonore est quelque chose d’extrêmement personnel, culturel. On ne peut donc pas définir de morceaux de musique ou de playlist spécifiques qui marcheraient à tous les coups pour se concentrer, pour dormir, ou pour réaliser son devoir de maths ! Ce qui convient à l’un ne convient pas forcément pas à l’autre.

En quelque sorte, vous voulez dire que si la musique « parle » pour nous, nous parle, elle parle de nous également ? De notre mémoire, nos expériences, notre éducation,,, ?

Selon Y. Menuhin (1979 The music of man), La musique est notre plus ancienne forme d’expression, précédant le langage et l’art. Cela commence avec la voix et par notre désir accablant de joindre les autres. En effet, la musique représente l’homme bien plus que les mots (…). La musique touche nos sentiments plus profondément que ne le font la plupart des mots, et elle nous fait réagir de tout notre être. J’ai besoin de musique, je pense, autant que nous avons besoin les uns des autres». 

«musique-et-cerveau-ado-musicotherapie-cecilia-jourt-pineau La musique est du son humain organisé » selon John Blacking, ethnomusicologue. Cette définition souligne les liens étroits entre l’homme et la musique, entre l’homme et sa musique. Elle met en avant le rôle majeur de la coloration personnelle et culturelle dans sa perception et sa création. D’ailleurs, la frontière entre le langage et la musique, tel que nous l’entendons, n’existe pas dans certaines cultures. Ainsi chacun aime sa musique et en musicothérapie nous nous appuyons très souvent sur les goûts ou l’univers des personnes suivies, mais pas seulement.

C’est en ce sens qu’elle peut être thérapeutique ?

Ecouter notre musique nous fait du bien mais cela n’est pas « thérapeutique » en soi.

La musicothérapie fait partie d’un art de soigner ancestral qui existait bien avant la médecine moderne et « scientifique ». La présence et place du praticien était importante au même niveau que la musique. L’importance de la relation humaine est encore aujourd’hui j’en suis certaine primordiale dans notre pratique.

Aujourd’hui les recherches en neurosciences valident l’intérêt scientifique au niveau biochimique, neurophysiologique de toutes ces pratiques des tradipraticiens qui utilisaient les rythmes, les incantations, les musiques et univers sonores dans le cadre de l’administration de potions ou plantes. La musicothérapie, issue de ces connaissances, est parfaitement bien adaptée à notre monde et continue ce dialogue ininterrompu entre art et humanité.
Dans les hôpitaux actuellement on emploie la musique comme alliée thérapeutique dans la prise en charge de la douleur, phénomène multidimensionnel, et ce dans des services aussi pointus qu’en cancérologie ou neurologie.

Mais la musique n’agit pas que sur le corps; elle fait appel aussi aux émotions, stimule les fonctions cognitives, facilite la sociabilité, ou la remémoration des souvenirs inconscients. Elle ouvre même vers un espace spirituel (et non religieux) et existentiel dans certaines prises en charges comme en soins palliatifs par exemple.

Peut-on trouver des correspondances entre certains rythmes, styles de musique, formes musicales et certains types psychologiques ?

Certaines études vont dans ce sens, d’autres non. Certes nous sommes influencés par la musique de notre « époque », ou bien encore le style ou le rythme en général.
Cependant j’aime à penser qu’au contraire, la musique que l’on écoute ou joue est un univers, un espace de liberté où nous pouvons choisir en fonction de nos goûts et de ce qui nous fait du bien ou encore attise notre curiosité !
Je n’ai jamais rencontré deux personnes ayant exactement les mêmes goûts musicaux. Chacun exprimant ainsi son individualité et unicité.les-effets-de-la-musique-sur-notre-cerveau-musicotherapie-cecilia-jourt-pineau

L’impact de la musique est puissant ; symphonie neuronale, elle agit sur nos émotions, notre mémoire, nos capacités cognitives, notre respiration

On vit tous régulièrement les effets de la musique sur nous; apaisante, électrisante, dynamisante, rassurante,,, Comment la musique agit-elle sur nous ?

On entend avec nos oreilles et notre peau voire tout notre corps si nous nous trouvons trop près d’enceintes hurlantes …Depuis les années 2000 environ de nombreux laboratoires de recherche dans le monde s’intéressent au pouvoir de la musique. Les résultats sont étonnants. La musique offre un feu d’artifice neuronal et hormonal. Ecouter ou pratiquer de la musique provoque des changements du flux sanguin cérébral. Elle permet aussi de réguler les émotions et augmente le sentiment de plaisir, en activant la libération de dopamine, hormone du plaisir.

Elle influence notre rythme cardiaque et respiratoire, notre tonus musculaire. Ses effets sont multiples au niveau biochimique, neurophysiologique, psychologique, cognitif, émotionnel.E.Kant-la-musique-est-la-langue-des-emotions

Cependant cette partie tangible, « mesurable » et scientifique de la musique représente pour ma part la partie émergée de l’iceberg. Le reste appartenant au domaine du sensible et du subtil, de l’humain et de la relation à soi, relation à l’autre, du mystère de la créativité et de la beauté de l’art. Et je souhaite que jamais nous ne puissions expliquer et fabriquer sur commande (même si certains compositeurs savent si bien nous faire vibrer) ce frisson musical si particulier que nous ressentons à tel ou tel passage d’un morceau aimé, et qui nous remémore tel ou tel moment fort de notre existence.

Howard Gardner, père de la théorie des intelligences multiples, place l’intelligence musicale parmi nos 7 ou 8 intelligences. Différentes expériences démontrent que la pratique d’un instrument musical ou l’écoute régulière augmente nos capacités cognitives (mémoire, concentration, raisonnements mathématiques). Comme notre environnement, social, familial, culturel, notre environnement sonore aurait-il donc un impact sur la modélisation de notre cerveau ?

Oui tout à fait ! Je parle d’écologie sonore et musicale. Cette dimension environnementale sonore et musicale débute dès la période foetale par le bain sonore dans lequel nous évoluons (bruits internes du corps de la mère, sons & bruits extérieurs, voix, musiques …) et se poursuit toute la vie.
Nous ne portons pas encore assez attention à la pollution sonore (même si des efforts sont fait depuis plusieurs années pour réduire les nuisances sonores). Je rencontre de nombreux patients qui présentent sans le savoir des fatigues auditives. Dans ce cas nous tentons ensemble de retrouver et définir un environnement sonore et musical personnalisé qui les nourrissent et déstressent.

Dans les goûts musicaux, le choix des styles et harmonies, l’étude d’instruments, la musique répond au besoin d’appartenance, très important à l’adolescence. Vecteur de communication, la musique peut-elle être considérée comme support d’identité ?

Les nouvelles technologies ont élargies considérablement notre possibilité de « vivre en musique ». Les jeunes et adolescents en font leur compagnon de route. Grâce aux techniques d’enregistrement du siècle dernier l’écoute musicale s’est considérablement démocratisée. Avec des capacités de stockage inouïes, nous pouvons en faire un compagnon de route quotidien et l’emporter n’importe où. Quelle joie pour toute cette génération de années 80 qui a découvert le plaisir du walkman ! Je ne crois pas que tous soient devenus des personnes enfermés dans leur univers musical aujourd’hui ;-). Cette utilisation de la musique comme « nourrissage sonore » correspond souvent à la période adolescente, comme une recherche et un support d’identité, d’individuation et de reconnaissance au sein d’un groupe.
Ce peut être aussi chez l’adulte des phases de repli, de retour sur soi, de concentration ou méditation. Tout dépend de la fréquence et de l’usage.
Etre 24h/24 ou presque branché sur ses écouteurs/sa musique nous coupe à force du monde et des relations sociales.ado-et-musique-cohesion-sociale

Dans le système d’échanges et de découvertes que cette nouvelle façon de vivre entraîne, la musique peut-elle être pensée comme un vecteur de lien social à entretenir ?

Respecter les goûts musicaux de son ado ou de ses enfants, c’est leur permettre d’exprimer déjà leur personnalité, leur identité. Leur demander de nous faire découvrir tel ou tel interprète de leur époque est important dans le lien parental que l’on tisse avec eux à cette période sensible. On peut échanger à propos des « tubes » des différentes époques.  Cela implique aussi un savoir vivre ensemble sonore, ou le volume de l’un ne vient pas gêner l’autre. Il peut exister des conflits intergénérationnels sur fonds musicaux ou sonores. Le fameux « Baisse ta musique !!» que nous avons tous entendu et que nous utilisons certainement.

Au delà du plaisir du son fort, ceci peut dénoter un vecteur de communication. Ce qui ne peut se dire par la parole, s’exprime alors par la musique, le volume, le son, le bruit… Tous les parents ont sans douté vécu cet épisode où votre ado mécontent s’isole dans sa chambre en mettant la musique à fond et exprime ainsi sa colère ;-) Jouer de certains instruments comme la guitare ou la batterie peuvent servir de décharge émotionnelle et physique tout comme aller taper dans un punching ball ou courir.

Pouvoir de la musique : une expérience magnifique, une vidéo à regarder absolument

Vous utilisez cet environnement sonore, ce pouvoir de la musique comme thérapie. Est-ce une thérapie « réceptive » (écoute) ou « active » (jouer d’un ou plusieurs instruments) ?

La musique est un support supplémentaire à la relation thérapeutique. Certainement aussi vieille que l’humanité, la musicothérapie utilise toutes les composantes de la musique et de l’univers sonore (son, rythme, mélodie, harmonie et silence) dans une démarche de soins et d’accompagnement, en vue de susciter des changements.

Ses champs d’application aujourd’hui sont multiples. Habituellement on distingue deux principales approches :

  • l’active qui privilégie et utilise toute manifestation sonore sans aucune exclusive technique ou esthétique.
  • la réceptive qui est basée sur l’écoute musicale et sonore sans restriction de style ou époque.

Chaque approche comporte de nombreuses méthodes (plus d’une centaine). Une séance peut comporter les deux approches et y apporter aussi des médiations conjointes (expression corporelle, collages, contes, …) .

Est-ce adapté également pour des adolescents ?

Tout à fait. Les adolescents peuvent être particulièrement réticents à suivre des psychothérapies classiques et à parler d’eux mêmes dans le cadre d’un face à face. La musicothérapie en séance individuelle ou de groupe permet de proposer un détour par la musique, par « leur musique ».
Leurs univers intimes se dévoilent souvent spontanément et plus librement à partir des supports de textes, de chansons, des choix des groupes, des dynamiques qui s’en dégagent. Ils ont aussi le sentiment que pour une fois « on les écoute » avec cet adulte qui écoute leur musique sans jugement. C’est un premier pas vers un dialogue restauré et un terrain possible « d’entente ».

Des musiques rassurantes et apaisantes dans les couloirs d’école favoriseraient-elles bien-être, confiance et harmonie ?

Effectivement une écologie sonore et musicale serait à développer dans les prochaines décennies afin d’offrir dans les lieux publics un environnement favorisant le bien-être.impact-pollution-sonore Il est à noter que dans certaines écoles parisiennes, ne résonnent plus des sonneries stridentes mais de courtes mélodies pour les heures de récré ou sortie.

Diriez-vous que le silence fait partie de la musique ?

Tout à fait ! D’ailleurs la définition de la musique la plus courante est « La musique est l’art consistant à arranger et à ordonner ou désordonner sons et silences au cours du temps ».
Le silence a une place importante dans le processus thérapeutique.

 

Entretien réalisé par Laure de Balincourt

Et si nous prenions deux minutes de silences pour affronter les pollutions sonores de la journée à venir ? Chiche !


Vous trouverez le site de Cécilia Jourt-Pineau ici

Liens utiles pour plus d’infos :
Pourquoi aime-t-on la musique ? : Un article de Silvia Bencivelli dans Futura-Sciences
Les émotions musicales : comment la musique favorise t-elle la cohésion sociales ? Un article d’Emmanuel Bigand, dans Pour la Science
en savoir + sur la musicothérapie :
Dans quel cas la musicothérapie peut-elle être utilisée ? sur Allodocteurs
 

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