Une école égarée dans ses contradictions

3 jours avant la rentrée, Andreas Schleicher, dans un entretien au Monde déclarait que l’enseignement en France n’est pas pertinent, l’école française étant inadaptée aux mutations de notre société. Directeur de l’éducation de l’OCDE, Andreas Schleicher est le grand manitou de PISA; ses propos rassurent ou ébranlent.systeme-scolaire-inadapte-et-non-pertinent

Dans le même temps, Richard David Precht, philosophe allemand, interviewé par le magazine Clés affirme que « notre école est un crime » et « trahit nos enfants » par son étanchéité « à toutes les découvertes des neurocognitivistes, des psychologues du développement, des évolutionnistes, des linguistes, des anthropologues ». Je savoure ! ;-)
François-Xavier Bellamy, philosophe et enseignant de chez nous, publie chez Plon « Les déshérités ou l’urgence de transmettre » en soulignant la profonde nécessité de transmettre une culture par ceux qui savent, pour offrir un chemin de liberté à ceux qui ne savent pas encore ; la culture est une base pour former une pensée vraiment personnelle et se donner donc une chance de devenir. La culture nourrit notre humanité. Je savoure aussi ! ;-)
A l’inverse, JM. VIttori édititorialiste aux « Echos » prône une école plus pragmatique en affirmant : « En France, l’école est une machine à écrémer de petites élites. Elle est centrée sur l’individu et la transmission de connaissances. Un modèle parfait il y a un siècle, mais catastrophique pour l’économie de demain. » Je reste perplexe sur le modèle « centré sur l’individu » d’il y’a un siècle… mais « la machine à écrémer des élites » me plaît bien ! ;-)

Sont-ils vraiment contradictoires, tous ces débats qui enflamment la toile sur notre Education Nationale ? Tous se rejoignent sur l’agonie du système et son inadaptabillité à notre monde…

Presque ¼ des élèves « décrochent » tandis que le taux de réussite au Bac triomphe à 87,9% en 2014 ; il y’a forcément un malaise quelque part… ou une hypocrisie pathologique.

L’école comme lieu d’apprentissage

Apprendre, du latin apprehendere, signifie se saisir d’une connaissance, l’acquérir. On a donc un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur.
Transmettre, emprunté au lat.transmittere signifie « envoyer par-delà, faire passer« . Dans ses Essais, Montaigne qualifie ainsi la transmission : « action de faire passer un bien d’une personne à une autre »
Si l’on considère le savoir, la culture, comme un bien, les enseignants affichant leur volonté de transmettre leurs connaissances peuvent plaider « non coupable ». C’est plutôt leur boulot, non ?

« Comment ? », « quoi ? » et « à qui ? »

Pédagogie nouvelle ou pédagogie traditionnelle ? Cours magistral ou « classe inversée » ? Objectif économique ou humaniste ? Nouvelles technologies ou cahier à ligne ? Les neurosciences et sciences cognitives nous confient bien des trésors de découvertes qu’il serait judicieux d’utiliser pour contrebalancer les extrémistes de tous bords. Par ex. quand la pédagogie traditionnelle dessine des classes alignées, la pédagogie nouvelle valorise un environnement ludique et coloré, la neuroscience dit : un peu de déco, mais pas trop! des murs trop colorés perturbent l’attention.

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Le manque de confiance ambiant et général de notre société brise l’innovation

La peur chronique devant le changement du monde réveille les besoins sécuritaires comme les besoins primitifs. La meilleure façon d’assurer sa subsistance étant la fiche de paie, l’emploi devient un enjeu majeur. Pas le droit de se tromper, pas le temps de rêver ! L’école subit cette névrose, accusée de ne pas être suffisamment ancrée dans le réel.

Les conflits de valeurs entravent la cohérence du système

sens-des-mots-conflits-semantiquesEmergent de nombreux conflits de valeurs face à l’amplitude vertigineuse des connaissances, des moyens d’expression et de la mixité des cultures. Et la sémantique prend toute son importance. Sur quels critères déterminent-on une « filière d’excellence » ? la « bienveillance » à l’égard des notes est-elle un nivellement par le bas ou une attitude humanisante envers l’élève ? « sanctuariser l’école », est-ce une volonté de protection des élèves, ou de possession de ces mêmes élèves ? L’octroi de bourses pour un système plus juste ne dessert-t-il pas certains élèves de classe moyenne ? Sans parler d’une France qui glorifie « l’abolition des privilèges » tout en ne cessant d’en construire, d’une société écartelée entre l’omniprésente normalisation et son exigence de liberté…

Lutte contre le décrochage scolaire

lutte-contre-le-decrochage-scolaire« La lutte contre le décrochage scolaire est une priorité. Garantir l’égalité des chances, faire en sorte que chaque jeune puisse construire son avenir professionnel et réussir sa vie en société sont des missions de l’École. » C’est ce qu’affirme le site education.gouv Ainsi l’Education Nationale a pour ambitieuse velléité de répondre à un modèle matérialiste et individualiste de réussite professionnelle tout en ménageant un apprentissage relationnel et une conscience collective. Au mieux. A moins que « réussir sa vie en société » soit directement issu de la « construction de son avenir professionnel ». Plus simple, finalement.
Mais alors pourquoi fermer aussi farouchement la porte aux entreprises et prendre tant de retard avec les nouvelles technologies ?

Qu’est-ce que réussir ?

Si, dans l’autre cas, « réussir sa vie en société » manifeste une volonté éducative dans le sens kantien (devenir homme, être de relations), pourquoi verrouiller l’accès de l’école aux porteurs de sens que sont les chercheurs en sciences humaines et cognitives ? quelle est cette société dont parle l’Education Nationale, accusée de s’ en tenir si loin ?

Devise républicaine ou « erreur 404 » ?…

Il a bien raison Schleicher ! Le monde entier maintenant peut se marrer des revendications égalitaires à la française. « PISA is watching you » ! Tous, on sait bien que la devise inscrite sur le fronton de nos écoles a dépassé le stade de l’utopie pour se transformer en fanfaronnade ; « Liberté » alors qu’on est les pros du formatage, « Egalité »… là, on fait une minute de silence…  « Fraternité » pour couronner la castagne des cours de récré où les « fraîcheurs » tyrannisent les « boloss », les filières générales méprisent les filières pro, les « S » usent de condescendance envers les « L », la sélectivité légitime la compétitivité. On dirait une « Erreur 404″ …

L’école en crise d’adolescence

Notre école est en pleine crise car elle ne se décide pas. Face à un monde qui ne cesse de changer, elle hésite. Elle refuse de quitter son enfance abritée par J.Ferry et s’angoisse d’évoluer. Cela vous rappelle quelque chose ?… Oui, l’école est en pleine crise d’adolescence ! Réactive, fiévreuse, léthargique, complexée, enfermée dans ses contradictions, chaotique,,,

L’académisme comme choix d’instruction

Historiquement, le système scolaire français a choisi l’académisme comme moyen de formation, privilégiant ainsi les savoirs abstraits plutôt qu’appliqués. Son fonctionnement méritocratique avantage donc les élèves correspondant à ce critère de sélection. A ces derniers s’ouvrent l’accès aux études supérieures, fidèles à ce principe. Ainsi l’école française devient manufacture d’élites, reconnues comme telles en vertu du seul critère : les savoirs scolaires sont jugés universels aux dépens des savoirs professionnels. Hiérarchie que l’on retrouve dans le monde professionnel. Que ce système dirige notre société entière avive les contestations. Toutefois, ni l’académisme, source de culture; ni la méritocratie, source d’équité; ni l’élitisme, source de compétences ne sont à bannir entièrement. C’est leur excès qui paralyse.Mandela-education-arme-puissante-pour-changer-monde-loup-blanc

Réussite scolaire, réussite sociale : la stratégie s’invite dans les écoles

Cette logique institue donc une prévalence du cursus scolaire sur la suite des évènements… Et, comme le dit Vincent Troger, sociologue de l’éducation, « chacun est convaincu que tout son destin social se joue à l’école». La réussite scolaire devient donc le gage d’une réussite sociale. Quelle pression !… Dorénavant, les élèves doivent faire preuve de stratégie. La connaissance des rouages du système éducatif est un avantage certain…

Des progrès mais peut mieux faire…

Reconnaissons cependant que le système bouge. L’alternance se développe considérablement avec l’objectif ambitieux annoncé par G. Fioraso de faire passer de 7 à 17% le nombre d’étudiants de l’enseignement supérieur. Encore faudrait-il se donner les moyens d’accompagner les élèves dans leurs recherches d’entreprises. Et le bac professionnel, avec sa petite centaine de spécialités, permet d’empocher ce fameux sésame qu’est le bac à travers un enseignement nettement plus « terrain ».

Prédominance du diplôme

Ces dispositifs annoncent-ils la reconnaissance d’une formation autre que scolaire ? La VAE va d’ailleurs dans cette direction. Cependant, la formation initiale, donc scolaire, continue en France à délivrer seule les diplômes qui détermineront pour une bonne part le niveau d’intégration dans le monde de l’entreprise et donc le statut social. La formation continue n’est pas encore entrée dans les mœurs.

Pisa est un classement, avec toutes les limites d’un « classement »…

Notons aussi que Pisa a ses faiblesses, comme tout système de classement. S’il a le mérite de souligner l’incidence de l’origine sociale sur les performances scolaires, à mesurer certaines compétences et pas d’autres il fait courir le risque aux pays qui veulent figurer en tête du palmarès de dévaluer certaines matières estimées non rentables. Comme tout classement, la pertinence de Pisa devient celle qu’on en fait !

L’échec scolaire issu d’une ambivalence collective ?

Bien sûr, je partage cette montée aux créneaux contre notre système scolaire inadapté aux nouvelles exigences de notre monde. Toutefois, envisageons notre responsabilité collective dans ce handicap. C’est aussi ensemble que nous pourrons subvenir à ces manquements ; bien souvent, cette logique compétitive est entretenue par les parents, les critères de sélection tellement intégrés qu’ils deviennent sources de fierté ou de déception familiales, la dévalorisation générale et systématique du corps enseignant ne peut que rigidifier certaines positions d’une part et favoriser le décrochage scolaire d’autre part. Enfin la terrible pression exercée par certains parents, soucieux de l’avenir de leurs enfants – et c’est bien légitime – ajoute à l’écrasement ressenti des adolescents broyés dans cette spirale anxiogène de non-choix. Les contradictions de l’école sont aussi parfois les nôtres.

Titubante et prisonnière de ses errements, notre école gaspille des potentiels, affaiblit les esprits créatifs, stigmatise les origines, formate les désirs, motive les rebellions, fonde les ostracismes… Oui, mais !…

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Une réussite éducative ne peut être le monopole de l’école

« Il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante »… ainsi parlait Zarathoustra ! Et question chaos, l’école est à la pointe ! L’espérance est permise : transformons cette crise identitaire en force agissante. Il y’a un travail collectif à faire entre pédagogues, scientifiques, humanistes, politiques, économistes, entrepreneurs, technophiles, et bien sûr, enseignants et parents. Si le mode de transmission à l’ancienne, était autoritaire et orienté uniquement sur le résultat, on connaît maintenant les processus cérébraux et psychologiques en apprentissage ; on peut donc faciliter cet accès au savoir, contrecarrer ainsi certains déterminismes sociaux et élargir les modèles de réussite.

N’oublions pas que l’école est une chance, faisons en sorte qu’elle le reste. En rendant l’école compréhensible. Compréhensible dans sa mission, compréhensible dans son histoire, compréhensible dans ses choix, compréhensible dans son évolution, compréhensible dans ses mutations, compréhensible par les élèves, les profs, les parents, la société. Que chacun sache ce qu’il y fait et puisse y puiser le sens de son devenir.

Eduquer est un chemin difficile où l’humilité doit prévaloir aux croyances, et l’intégrité supplanter tout dogmatisme.

Bonne rentrée !

Laure de Balincourt

En savoir + :
Equité et qualité dans l’éducation (OCDE 2012) : http://www.oecd.org/fr/france/49623513.pdf
Le site de L’OCDE : http://www.oecd.org/fr/education/innovation-education/
Le magazine de l’innovation pédagogique, sydologie.com, propose outils, réflexions et veilles.
Invité de « Grand Angle » sur TV5 Monde à propos des « Déshérités », FX Bellamy s’exprime :

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